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Le sujet que vous abordez dans votre article soulève de profondes questions quant à l’écart entre la directive explicite du Coran de lire et d’écrire, comme dans la sourate al-Alaq (Lis au nom de ton Seigneur qui t’a créé) et la sourate al-Qalam (La plume et ce qu’elle écrit), et la réalité historique de la propagation de l’analphabétisme dans la première société arabe, en particulier à La Mecque et à Médine. Ce contraste n’est pas une simple coïncidence, mais reflète plutôt un contexte historique et social complexe qui comprend des facteurs économiques, culturels et pratiques. J’essaierai ici de fournir une analyse équilibrée, étayée par certains faits historiques provenant de sources fiables, en me concentrant sur les raisons du « retard » dans la diffusion de la lecture en tant que pratique institutionnelle, sans perdre de vue le rôle motivant du Coran qui a poussé la civilisation islamique vers le savoir par la suite.
Le niveau d’analphabétisme dans la Mecque préislamique : Entre oralité et élitisme
À l’époque préislamique (Jahiliyya), la lecture et l’écriture étaient très limitées à La Mecque, comme l’indiquent des récits patrimoniaux tels que ceux de la biographie d’Ibn Hisham, qui indique que le nombre de personnes sachant écrire à Quraysh ne dépassait pas 17. Cela reflète une société qui s’appuyait principalement sur la culture orale, où la poésie et les récits étaient mémorisés et transmis de génération en génération, et où l’écriture n’était guère nécessaire. Toutefois, l’analphabétisme n’était pas absolu ; des inscriptions archéologiques (nabatéennes et himyarites) suggèrent que certains marchands et dirigeants utilisaient l’écriture à des fins commerciales ou religieuses, en particulier dans les zones commerciales telles que La Mecque, qui était un centre caravanier. Cela explique en partie pourquoi le commandement « lire » semblait étrange dans son contexte initial, mais il s’agissait d’une invitation transformatrice à passer de l’oral à l’écrit, comme dans la référence à « celui qui enseignait avec la plume ».
D’autre part, dans des villes comme al-Hira (Irak), il existait des écoles régulières pour enseigner l’écriture en arabe et en syriaque aux scribes officiels, aux clercs et aux marchands. Ces écoles faisaient partie de la culture des Lakhanides, qui étaient le lien entre les Arabes et les Perses, et produisaient des scribes professionnels. Il est curieux que ce modèle n’ait pas été directement reproduit à Médine, malgré les conquêtes ultérieures qui ont permis le transfert des connaissances.
Les raisons du retard dans la diffusion de la lecture en tant que pratique institutionnalisée
Malgré les références coraniques répétées à la plume et à l’écriture (par exemple dans les sourates al-Kahf et Luqman), il n’existait pas de programme éducatif organisé à l’époque du Prophète ou des califes Rashidun. Il ne s’agit pas d’ignorer le Coran, mais plutôt de tenir compte d’un contexte pratique :
- Priorités immédiates dans la construction de l’État naissant: À La Mecque, la dawah a d’abord été secrète et assiégée, ce qui a fait de la préservation orale du Coran une priorité pour éviter qu’il ne se perde. À Médine, avec les migrations et les guerres (telles que Badr et Uhud), les efforts ont été orientés vers la défense et l’unification sociale. L’incident des prisonniers de Badr – dont certains se sont rachetés en enseignant à dix garçons – montre que l’on appréciait l’éducation, mais il s’agissait d’une exception pratique et non d’une politique permanente. Le Prophète envoie des enseignants dans les tribus (comme Mus’ab ibn ‘Umayr à Médine), mais l’accent est mis sur la récitation et la mémorisation, et non sur l’écriture, en raison du manque de ressources et des priorités militaires.
- Le recours à la culture orale: La société arabe s’appuyait sur une mémoire forte et sur la poésie comme moyen de mémorisation. Le Coran lui-même a été révélé oralement et a été mémorisé dans la poitrine avant l’écriture. Il ne s’agit pas d’une négligence, mais d’une adaptation à la réalité : l’écriture était coûteuse (le parchemin et le cuir étaient rares) et l’analphabétisme n’était pas un obstacle à la compréhension de la religion. Plus tard, avec les conquêtes, l’éducation s’est répandue par le biais des mosquées et des katibs, ce qui a conduit à un « âge d’or » au VIIIe siècle, lorsque Bagdad est devenu un centre de connaissances.
- Recueil du Coran : De l’oral à l’écrit : La collecte du Coran sous Abu Bakr a été une réponse à la mort des mémorisateurs à Yamama, et sa standardisation sous Uthman pour éviter les différences dialectales. Cela montre que l’écriture existait mais qu’elle était limitée ; le prophète avait des scribes tels que Zayd ibn Thabit, mais la collecte complète a été retardée en raison de la dépendance à l’égard de la mémorisation. Ce retard n’est pas dû à la négligence, mais plutôt à la volonté de ne pas changer quelque chose qui n’aurait pas été explicitement ordonné par le Prophète.
L’argument selon lequel les conditions militaires ont empêché l’éducation est en partie vrai, mais il ne justifie pas l’absence totale ; une armée a besoin de l’écriture pour se coordonner. Cependant, plus tard, l’abondance du butin a permis de construire des institutions éducatives, comme à l’époque abbasside.
Sortir de l’ornière : Des leçons pour aujourd’hui
Le décalage que vous évoquez n’est pas une fatalité, mais le résultat d’un contexte historique. Le Coran n’appelait pas à une lecture littérale, mais à la méditation et à l’apprentissage (comme dans « a enseigné à l’homme ce qu’il ne savait pas »). Au Moyen-Âge, cela a conduit à l’épanouissement du savoir islamique. Aujourd’hui, avec le slogan « Iqra Nation », l’accent devrait être mis sur les politiques éducatives qui comblent le fossé, comme la promotion de la lecture numérique et de l’éducation gratuite, afin de briser le cercle vicieux. Cela signifie-t-il que l’IQRA était trop précoce ? Peut-être, mais elle a été le ferment d’une révolution du savoir qui a été retardée, mais qui n’est pas terminée.