La déclaration de Marrakech, adoptée samedi à l’issue de la quatrième session du Forum parlementaire économique de la région euro-méditerranéenne et du Golfe, a défini les grandes lignes d’un vaste programme d’intégration régionale, fondé sur la mise en place d’un cadre économique global et multilatéral, inspiré des plus grandes expériences commerciales mondiales.
Les participants ont appelé à s’inspirer de modèles couronnés de succès, tels que la Zone de libre-échange continentale africaine et l’accord entre l’Union européenne et le Mercosur, afin de construire un espace économique plus interdépendant entre les deux rives de la Méditerranée, les pays du Golfe, l’Afrique et l’Amérique latine.
Le forum a été organisé les 19 et 20 juin 2026 par le Conseil des conseillers et l’Assemblée parlementaire de la Méditerranée, sous le haut patronage du roi Mohammed VI, avec la participation de responsables marocains et étrangers issus de plusieurs régions.
Un programme d’intégration plutôt que de se contenter de slogans
La déclaration de Marrakech traduit une volonté claire de dépasser le caractère traditionnel des forums parlementaires et de passer du débat général à des mécanismes concrets et applicables.
Le président du Parlement andin, René Daniel Camacho Kesada, a affirmé que le dialogue euro-méditerranéen restait « porteur de promesses », mais il a insisté sur la nécessité qu’il « se traduise par des mesures concrètes et des résultats tangibles au bénéfice des populations ».
De son côté, la présidente du Parlement d’Amérique centrale, Carla Lisbeth Pérez Herrera, a estimé que la coopération Sud-Sud était devenue une « nécessité » et non plus une simple option, dans un contexte de restructuration du commerce international et des chaînes de valeur mondiales sous l’effet des changements géopolitiques.
Quant au président du Parlement arabe, Mohamed Ahmed Al-Yamahi, il a résumé l’esprit du forum en déclarant que la résilience « ne se mesure plus à l’aune des ressources disponibles, mais à la capacité des États à nouer des partenariats solides et à parvenir à une véritable intégration économique ».
Centre régional d’intelligence artificielle
La question de l’intelligence artificielle figure parmi les points phares de la Déclaration de Marrakech, dans laquelle les participants ont appelé à la création d’un centre régional spécialisé dans ce domaine, dont la mission serait de coordonner les législations, de renforcer la gouvernance des données transfrontalières et de limiter les risques sécuritaires liés à cette technologie.
La déclaration propose que ce centre repose sur la mise en réseau de trois institutions existantes, à savoir l’Observatoire des politiques en matière d’intelligence artificielle de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), l’Observatoire parlementaire sur l’intelligence artificielle de l’Assemblée parlementaire de la Méditerranée et le Conseil consultatif du Golfe.
Le ministre de l’Équipement et de l’Eau, Nizar Baraka, avait exprimé son soutien « à toute initiative visant à créer un pôle euro-méditerranéen et du Golfe dédié à l’intelligence artificielle, capable d’harmoniser les normes techniques, de renforcer l’interopérabilité des plateformes et de faciliter la fluidité des échanges transfrontaliers ».
Toutefois, cette ambition technologique s’est accompagnée d’une mise en garde claire quant aux répercussions de la transition numérique sur le marché du travail. Le ministre de l’Intégration économique, de la Micro-entreprise, de l’Emploi et des Compétences, Younes Sekkouri, a en effet souligné qu’« aucune intégration économique régionale ou continentale n’est envisageable sans accorder une importance majeure au capital humain », mettant en garde contre les changements que la numérisation pourrait imposer à l’avenir du travail et aux perspectives d’emploi des jeunes diplômés.
Banque méditerranéenne de développement et de financement des grands projets
Le financement constitue le deuxième pilier de la Déclaration de Marrakech : les participants ont en effet appelé à renforcer les partenariats entre les secteurs public et privé, et à mettre en place des mécanismes de financement adaptés au développement des infrastructures numériques liées aux énergies renouvelables.
La déclaration a également appelé à la mise en place d’outils de financement innovants pour soutenir les petites et moyennes entreprises, ainsi que les start-ups dirigées par des jeunes, en particulier au cours de leurs premières années d’activité.
Le texte est allé encore plus loin, en appelant à l’ouverture de consultations sur le projet de création d’une banque méditerranéenne de développement, destinée à financer des projets d’infrastructure, une idée qui remonte aux anciens débats méditerranéens, mais qui a refait surface avec force à Marrakech.
Dans ce contexte, le ministre délégué chargé de l’investissement, Karim Zidane, a souligné que « l’ambition du Maroc va au-delà de la simple réalisation d’une croissance interne, pour s’inscrire dans une vision plus large visant à faire du Royaume un pont économique stratégique reliant l’Europe, l’Afrique et le monde arabe ».
Charte sur la sécurité alimentaire et le climat
Sur le plan climatique et alimentaire, la Déclaration de Marrakech a appelé à la mise en place d’une charte méditerranéenne sur la sécurité alimentaire et le changement climatique, visant à renforcer la résilience de l’agriculture, en partenariat avec l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).
Il a également appelé les parlements nationaux à élaborer des législations harmonisées en matière d’alimentation et d’agriculture, intégrant les exigences de résilience climatique et une gestion durable des terres, de l’eau et des zones côtières.
Cette approche vise à protéger la biodiversité et les chaînes d’approvisionnement contre les chocs économiques et climatiques, en particulier dans une région directement touchée par la pénurie d’eau et les changements climatiques.
De la déclaration d’intention à la logique de mise en œuvre
La déclaration de Marrakech marque un tournant dans le discours sur la coopération régionale, passant de termes généraux tels que « encouragement » et « soutien » à des expressions plus contraignantes telles que « l’élaboration d’une législation harmonisée », « l’adoption de mécanismes » et « la création d’institutions ».
Dans ce même contexte, un projet de restructuration du forum lui-même a été annoncé en marge de celui-ci, par la création d’un conseil de gouvernance chargé d’orienter ses travaux et de suivre la mise en œuvre de ses recommandations.
Le président du Réseau des parlementaires africains pour l’évaluation du développement, Abdel-Ilah Hafzi, a souligné que « le véritable succès des politiques publiques ne se mesure pas au nombre de programmes annoncés, mais aux changements qu’ils apportent dans la vie quotidienne des citoyens », tout en mettant en garde contre la perte de confiance des citoyens lorsque les promesses tardent à se traduire par des résultats concrets.
Le Maroc, pont entre les espaces économiques
Les différentes sessions du forum ont porté sur l’intégration économique, l’investissement dans l’intelligence artificielle, l’emploi durable et la lutte contre les effets du changement climatique sur la sécurité alimentaire.
Une séance spéciale a également été consacrée à l’Afrique, axée sur la zone de libre-échange continentale africaine et l’interconnexion des chaînes de valeur euro-africaines, conformément à la volonté du Maroc de renforcer son rôle de passerelle entre l’Afrique, l’Europe, le monde arabe et l’Amérique latine.
La présidente de l’Assemblée parlementaire de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), Mimouna Ibrahim, a estimé que la période actuelle permettait de « saisir ces opportunités pour renforcer les liens existants entre nos régions, au service des générations actuelles et futures », saluant les perspectives ouvertes par l’Initiative royale atlantique visant à favoriser l’intégration économique entre les pays du continent.
Bien que la Déclaration de Marrakech ne puisse à elle seule remédier à la faiblesse des échanges intra-méditerranéens ou à la fragmentation institutionnelle dans l’espace méditerranéen, elle fixe des objectifs clairs et mesurables pour l’avenir : un centre régional dédié à l’intelligence artificielle, une banque méditerranéenne de développement, une charte pour la sécurité alimentaire et des législations harmonisées.
