Le Conseil de gouvernement a approuvé en décembre 2025 le projet de loi 66.23 portant organisation de la profession d’avocat, dans le but de réformer en profondeur le cadre juridique régissant la profession au Maroc. Le texte comprend des amendements radicaux relatifs aux conditions d’accès à la profession, à la formation, à la gouvernance des instances, à la relation entre l’avocat et son client, à la discipline et au cadre financier, dans le but de moderniser la profession et d’améliorer la qualité des services fournis aux justiciables, selon le ministère de la Justice.
Depuis sa saisine du Secrétariat général du gouvernement et son adoption par le Conseil de gouvernement, le projet de loi 66.23 a fait ressurgir les tensions entre le ministère de la Justice et les associations d’avocats. Ce texte remplace la loi n° 28.08, en vigueur depuis 2008, dans un contexte caractérisé par une mobilisation syndicale sans précédent et un rejet généralisé des organisations professionnelles.
Le conflit a atteint son paroxysme le 23 décembre 2025, lorsque l’Ordre des avocats du Maroc a annoncé son rejet explicite de la version finale du projet, estimant qu’elle ne reflétait pas les résultats des précédents cycles de dialogue et qu’elle ne répondait pas aux propositions qui avaient été convenues. Dans une déclaration officielle, l’association a dénoncé ce qu’elle a décrit comme une violation des principes fondamentaux de la profession et a demandé le retrait complet du texte. Cette déclaration a été suivie par l’annonce d’un programme de protestation comprenant des journées de boycott des sessions et des services judiciaires au cours du mois de janvier 2026.
La vision du gouvernement : Modernisation complète de la profession
Dans la note de présentation jointe au projet, le ministre de la justice Abdellatif Wahbi justifie l’initiative par la nécessité d’une évaluation complète de la loi actuelle après plus de 17 ans d’application. Selon le ministère, le texte vise à moderniser la profession, à améliorer la qualité des services judiciaires, à promouvoir la transparence financière et à aligner la pratique sur les obligations internationales du Maroc. Le projet couvre de multiples aspects dont l’accès à la profession, la formation initiale et continue, les conditions d’exercice, l’organisation des ordres professionnels, la discipline et la relation avec le client.
Conditions d’admission : Relever le niveau requis
L’une des modifications les plus notables est la suppression de la condition d’accès à l’institut de formation, qui est désormais limitée aux titulaires d’une maîtrise en sciences juridiques, d’une maîtrise spécialisée ou d’un diplôme reconnu équivalent. Cette modification supprime l’accès par licence uniquement et fixe un âge minimum de 22 ans et un âge maximum de 40 ans au moment de la réussite du concours.
Formation et parcours de formation
Le projet de loi réorganise strictement le parcours de formation : Une année d’études à l’Institut de formation des professions judiciaires, suivie d’un apprentissage de 20 mois auprès d’un avocat agréé, puis de 4 mois dans une administration publique, et se terminant par un examen de compétence qui doit être réussi pour l’inscription finale. Le texte prévoit des mécanismes de prolongation de la formation en cas d’échec ou d’interruption pour des raisons légitimes, avec un cadre administratif clair.
Gouvernance organisationnelle et conditions de candidature
Le projet de loi modifie les règles de gouvernance des associations en portant à 20 ans d’exercice les conditions d’ancienneté requises pour se présenter à des postes électifs, notamment celui de capitaine. Il attribue également une grande partie des sièges des conseils de l’Autorité aux avocats ayant une telle ancienneté, dans le but d’assurer l’expertise et la stabilité institutionnelle.
L’inscription et le rôle de l’autorité gouvernementale
Le texte introduit un changement important dans les procédures d’enregistrement, puisque les dossiers, après avoir été étudiés par les organismes professionnels, sont transmis à l’autorité gouvernementale chargée de la justice pour qu’elle prenne la décision finale dans le cadre d’une procédure nationale unifiée, dans le but d’uniformiser les pratiques et de garantir le respect des exigences légales.
Relation avocat-client : Contrat écrit obligatoire
Le projet de loi établit un contrat écrit entre l’avocat et son client, précisant l’identité des parties, l’objet de la mission, les étapes de la procédure, les honoraires convenus et les obligations mutuelles, afin d’améliorer la transparence, d’éviter les litiges en matière d’honoraires et de protéger les droits des deux parties.
Cadre financier et contrôle des risques
Le texte impose des règles strictes pour la gestion des fonds détenus par les avocats pour le compte de leurs clients, avec la mise en place de comptes dédiés sous le contrôle d’organismes professionnels et un suivi financier obligatoire, dans le cadre de l’harmonisation de la profession avec les normes internationales de lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme, tout en renforçant la crédibilité et la transparence.
Discipline et droits et devoirs professionnels
Le projet de loi définit les fautes disciplinaires et les sanctions qui en découlent, avec des garanties procédurales pour les avocats déférés. Les sanctions vont de l’avertissement à la radiation, en passant par le blâme et la suspension temporaire. Le texte rappelle les droits fondamentaux de l’avocat, tels que la liberté de défense, le secret professionnel et la protection dans l’exercice de ses fonctions, tout en insistant sur les devoirs d’intégrité, de loyauté et d’engagement déontologique. Il permet également des partenariats entre cabinets marocains et étrangers, tout en maintenant la souveraineté juridique nationale et la gestion effective des dossiers par les avocats marocains, dans un souci de compétitivité et d’ouverture internationale.
Un texte controversé au Parlement
L’Union des barreaux, l’Union des jeunes avocats et plusieurs mouvements politiques et professionnels rejettent le texte, estimant qu’il affaiblit la défense, renforce le contrôle administratif et menace l’équilibre d’un procès équitable. L’avocat Abdellatif Ait Boujbir du barreau de Casablanca estime que le projet « vide la profession de son essence en la soumettant à un contrôle qui contredit son rôle constitutionnel ». En revanche, le ministère défend une réforme « nécessaire pour rétablir la confiance des citoyens dans la justice et professionnaliser la pratique juridique ».
La balle est désormais dans le camp du Parlement, où amendements, auditions et consensus politique seront déterminants. Entre la modernisation exigée et l’indépendance défendue, la réforme de la profession d’avocat reste l’un des dossiers les plus sensibles de la législature en cours.